Sécheresse et eau : Questions à Alain Iches, président de la FDSEA et à Jean-Baptiste Gibert, président de JA 82.

La situation de sécheresse, précoce, intense et persistante, associée à des vagues successives de canicule a nécessité des mesures exceptionnelles sur la gestion de la ressource en eau. Des restrictions d’usage de l’eau ont été adoptées dans le département dès le début du mois de juin, puis renforcées par la suite. Vous participez, pour la profession agricole, aux réunions du Comité départemental de la ressource en eau (CODRE) et du Comité de suivi opérationnel (CSO), communément appelé « cellule sécheresse ». Que retenez-vous de ces multiples réunions ?

Alain Iches : On s’investit fortement dans ces réunions hebdomadaires qui ont lieu tous les mercredis matins. C’était plus compliqué que les années passées… Nous avons pu éviter la restriction totale sur les grands cours d’eau. C’était très tendu pour l’Aveyron ; pour le Tarn et la Garonne aussi qu’on n’avait jamais vus si bas. Le Conseil départemental a bien joué le jeu avec des déstockages d’eau depuis les barrages sur lesquels il a la main.

Jean-Baptiste Gibert : C’est important d’être tous autour de la table pour discuter sur les vrais chiffres. Cela permet d’optimiser la ressource disponible qui, de base, est insuffisante. Autrement dit, on fait du mieux qu’on peut avec ce qu’on a ! On a eu de l’écoute de la part de l’administration, par exemple sur le goutte à goutte pour lequel nous avons réussi à créer une nouvelle dérogation, c’est une victoire qui a été utile pour les fruits, les melons, les légumes. Pour l’élevage, nous avons obtenu une dérogation pour le maïs fourrage, c’est la première fois.

AI : C’est tout l’intérêt d’une gestion au niveau départemental, à la semaine, à 2/3 jours même, au plus près des réalités. La DDT a écouté nos arguments. Bien sûr ce n’est pas satisfaisant parce qu’il y a eu des arrêts d’arrosage, des pertes de rendement mais nous sommes allés au bout de ce que l’on pouvait faire.

 

Quel est l’impact, quantitatif et qualitatif, sur les cultures et l’élevage du département ?

AI : En grandes cultures, les rendements sont médiocres. En blé, la moyenne départementale est de 43 qtx ; pour le maïs en sec, ça va de 0 à 35 qtx ; pour le tournesol, de 5 à 22/23 qtx. Les producteurs ne savent pas ce qu’ils doivent faire, engager de l’argent pour la prochaine campagne ou tout arrêter.

J-B G : Les prix avaient augmenté, mais il y a un tassement. Le cours du blé est attendu à 280 euros/t. On est bien loin des prix qui ont servi à justifier les hausses des prix de l’alimentation et ça, il faut que le consommateur l’entende.

AI : La cerise, achetée 2 euros au producteur, s’est retrouvée à 14 euros sur l’étal. La grande distribution a fait passer ses augmentations de charge, et plus. Les fruits à noyau ont subi le gel, les prix de vente sont corrects mais au niveau de chaque exploitation, ils permettent ou non de compenser selon l’impact du gel. Pour l’élevage, c’est une année noire. Les éleveurs subissent tout : la chaleur affecte la production de lait comme de viande, ils ont des problèmes d’affouragement et les prix de l’alimentation, de l’énergie et des intrants s’envolent. Les producteurs d’ail déplorent des pertes de 70 à 80% sur la conservation.

J-B G : En raisin, ça ne s’annonce pas exceptionnel, il est précoce et la météo estivale n’incite pas les consommateurs à en manger. La pomme se vend moins cher que l’an dernier, les calibres sont inférieurs, il y a des problèmes de coloration et des problèmes de conservation sont à craindre.

 

Au niveau national, le comité de suivi de la situation de sécheresse dans le monde agricole s’est réuni à plusieurs reprises. A l’issue de la 3ème réunion, en date du 22 août, des mesures de soutien ont été annoncées, dites de court terme. Quel regard portez-vous sur ces premières mesures conjoncturelles ?

J-B G : Les avances PAC, même renforcées, ça reste des avances. Les calamités pour les cultures éligibles, c’est bien normal mais ici on est toujours pénalisés parce qu’on n’est pas suffisamment spécialisés même si le seuil d’accès a été récemment abaissé à 11%. Pour les exonérations de cotisations sociales, on a une enveloppe de 30 millions d’euros, ce qui ridicule. Les exonérations de foncier non bâti, nous allons les demander. Le suivi des agriculteurs en détresse, on le fait déjà depuis longtemps.

 

En ce qui concerne les réponses structurelles, qu’attendez-vous prioritairement ?

J-B G : Nous attendons un vrai travail sur le stockage de l’eau. Nous attendons une libération des énergies, nous sommes prêts à faire, nous voulons qu’on abroge les freins. Je ne vois pas comment un jeune pourrait s’installer avec des cultures à valeur ajoutée sans un accès sécurisé à l’eau. Pour ma part, je le déconseille.

AI : C’est la survie de l’agriculture et de la ruralité qui est en jeu. Un agriculteur qui arrête retrouve toujours du travail, mais il ne contribuera plus à la vie locale.

J-B G : Sans eau, que deviendraient le « manger local » et la souveraineté alimentaire tant prônés par l’Etat ? A l’échelle du département, est-ce qu’on est prêt à se priver des 586 millions d’euros de chiffre d’affaires généré par l’agriculture ?

 

Notre département et le Lot expérimentent actuellement un dispositif de curage ou de réhabilitation des retenues existantes sur les vallées de la Barguelonne et du Lemboulas : ce dispositif donne-t-il satisfaction ?

AI : C’est pas la mesure du siècle ! L’aide est de 40% plafonnée à 20 000 euros et relève du régime « de minimis ». Et il y a des contraintes : il faut un envasement d’au moins 25%, on demande à l’agriculteur de mettre sa retenue en conformité si elle est traversée par un cours d’eau en le contournant, si on veut rester dans le régime de la déclaration, on est limité à un volume de curage de 2 000 m3, ce qui est négligeable et au dessus c’est l’autorisation avec des délais d’instruction très longs, incompatibles avec ce dispositif…  

J-B G : C’est une bonne idée, vue de loin ! D’ailleurs, il n’y a pas eu d’engouement.

 

Que proposez-vous pour aller plus loin et permettre le stockage de l’eau ?

AI : Ce que nous voulons, c’est un changement de discours, ce que nous voulons c’est déposer des dossiers, qu’on les pousse et qu’ils se réalisent. Il faut que l’Etat écoute le ministère de l’Agriculture et non plus celui de l’Environnement.

Concrètement, ce que nous demandons, c’est de rendre la loi sur l’Eau moins bloquante pour créer de nouvelles réserves. Ce que nous proposons, c’est de rester dans le régime de la déclaration jusqu’à 200 000 m3 ou 15 ha. 

J-B G : Cela permettrait de faire des lacs collectifs, ça coûte moins cher de faire un lac que d’en faire 5. Etant donné qu’il n’est pas possible de créer une retenue sur un cours d’eau, il y a aussi un problème à cause de la définition des cours d’eau qui est très large. 

AI : Et pour les zones humides, où les travaux sont très réglementés, nous demandons à diminuer la surface à compenser. Toutes ces propositions ont été portées par la profession auprès de la Préfète. Il faut que ça aille vite. Nous attendons de l’Etat qu’il nous écoute enfin, tout a été déjà dit et redit depuis deux décennies. Et qu’il agisse. Nos propositions sont relayées par nos deux sénateurs qui font le lien avec le ministre de l’Agriculture. Nous attendons fortement sa venue d’ici le 15 octobre… avec des annonces fortes.

Propos recueillis par Dominique Forneris